Je M'En Vais by Jean Echenoz

Je M'En Vais by Jean Echenoz

Author:Jean Echenoz [Echenoz, Jean]
Language: eng
Format: epub
Tags: litt. française, fait maison
Publisher: minuit
Published: 2011-05-22T12:19:19+00:00


20

De son côté, Baumgartner raccroche également sans que son visage revête une expression particulière. Mais lui n’a pas l’air mécontent en se dirigeant vers une fenêtre du studio : peu de choses à voir, Baumgartner ouvre la fenêtre : peu de sons, deux chants d’oiseaux qui se courent après, une lointaine brume de trafic automobile. Il est donc rentré à Paris, il a retrouvé son grand studio du boulevard Exelmans sans vis-à-vis direct. Il n’a plus rien à faire qu’attendre, maintenant, que tuer le temps en regardant par la fenêtre, et quand la nuit sera tombée c’est la télévision qu’il regardera. Mais pour le moment c’est la fenêtre.

La cour pavée, plantée de tilleuls et d’acacias, contient un petit jardin bordé de haies qui enserre un bassin à jet d’eau vertical voûté voire déséquilibré, aujourd’hui, par un peu de vent. Quelques moineaux, deux ou trois geais ou merlettes animent les arbres, accompagnés d’un pochon de plastique blanchâtre immatriculé Bricorama, pris dans un nœud de branches hautes et gonflé par ce peu de vent comme une petite voile, et qui vibre et frémit comme un organisme en émettant des claquements et des sons de mirliton. Au-dessous de lui, renversé, gît un vélo d’enfant pourvu de stabilisateurs. Trois réverbères dérisoires disposés aux angles de la cour et trois caméras de vidéosurveillance fixées au-dessus des portes de chaque villa ont l’œil sur ce petit panorama.

Bien que les branches du tilleul bouchent la visibilité entre villas, Baumgartner distingue les terrasses meublées de transatlantiques à rayures et de tables en teck, les balcons et les grandes baies vitrées, les antennes de télévision sophistiquées. Plus au-delà, une ligne d’opulents immeubles se laisse apercevoir qui présente quelques disparités architecturales mais tout va bien, rien ne jure : 1910 y côtoie si richement 1970 que la coexistence est harmonieuse, l’argent est assez fort pour noyer les anachronismes.

Les habitants de ces villas semblent avoir le point commun d’avoir dans les quarante-cinq ans et de bien gagner leur vie dans différents domaines audiovisuels. C’est, dans un bureau bleu, une grosse jeune femme coiffée de gros écouteurs, tapant sur son ordinateur le texte d’une émission de proximité que Baumgartner a déjà entendue, tous les jours vers onze heures, sur une chaîne de radio d’Etat. C’est un petit homme roux au regard distrait, au sourire fixe, qui ne s’extrait pas souvent de la chaise longue de sa terrasse et doit être producteur ou quelque chose vu qu’au point de vue jeunes filles ça m’a l’air de défiler sec. C’est une correspondante de guerre de la télévision qui n’est pas souvent là, passant sa vie sur les lieux de tous les conflits, sautant d’une mine à l’autre avec son téléphone satellitaire des Khmers aux Tchétchènes et des Yéménites aux Afghans. Comme elle passe sa vie à dormir quand elle rentre, volets fermés sur décalage horaire, Baumgartner ne la voit pas souvent, sauf sur son écran quelquefois.

Mais pour le moment il ne voit personne. Ce matin encore, au dos de l’ambassade du Vietnam, cinq ou six diplomates en survêtement ont fait leur tai-chi comme tous les jours.



Download



Copyright Disclaimer:
This site does not store any files on its server. We only index and link to content provided by other sites. Please contact the content providers to delete copyright contents if any and email us, we'll remove relevant links or contents immediately.